Pourquoi le marché des legaltech est-il fragmenté, tel une peinture de Jackson Pollock ? Est-ce que les avocats devraient coder ? Qu’apporte vraiment la technologie au monde du droit ?

Dans ce podcast, Margot, responsable marketing chez Hyperlex, interviewe Richard Tromans, un expert en innovation juridique qui a créé le blog The Artificial Lawyer. Un échange sans langue de bois.

La série de podcasts d’Hyperlex : Richard Tromans, the Artificial Lawyer, le marché des Legaltech

Richard Tromans est touche-à-tout. Il est consultant, et fournit aux legaltech, qu’elles soient des start-ups, des PME, des ETI ou des grands groupes, des conseils en stratégie et management.

Richard est aussi le fondateur de The Changing Legal, un think tank qui s’attache à promouvoir des normes communes, partager des données et des actualités du marché des legaltech, et à repenser les moyens de production juridique.

Richard anime des ateliers et des conférences, et préside des événements dans le monde entier. Enfin, il a créé the Artificial Lawyer, un site d’information consacré à l’évolution du droit, en mettant l’accent sur l’utilisation de la technologie.

Voici la retranscription de l’épisode.

A votre avis, qu’est-ce qui a provoqué le récent « boom » de la technologie juridique ?

Richard Tromans : Je pense qu’il y a deux facteurs clés.

Le premier est un facteur très simple que nous négligeons souvent, à savoir que c’est possible. Il y a 20 ans, nous n’avions pas de solutions de technologie juridique. On n’avait pas la technologie du cloud, ou du moins pas comme nous l’avons aujourd’hui. Les vitesses de traitement des données sont aujourd’hui beaucoup plus rapides. La quantité de données qui peut être gérée et analysée est beaucoup plus importante. Et vous pouvez le faire à très bon marché, presque gratuitement.

Le droit est un domaine très lourd en textes. Il s’agit essentiellement de décrypter du texte, qu’il s’agisse de litiges ou de transactions. C’est juste des tonnes et des tonnes de documents. C’est donc essentiellement un problème de texte. Le texte est ce que nous appelons des données non structurées. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des mots, et les mots ont été, jusqu’à très récemment, très difficiles à numériser de manière significative. Vous pouvez numériser un document, mais votre ordinateur peut-il le lire ? Votre ordinateur peut-il faire quelque chose avec cette information ?

Nous avons également assisté au développement d’outils tels que le traitement automatique des langues (Natural Language Processing), la technologie à l’origine en grande partie de la technologie d’IA juridique.

Il s’agit donc d’une technologie qui peut lire un texte comme un être humain. C’est probablement exagéré de le dire comme ça, mais c’est loin d’être faux. Cette technologie peut examiner une clause entière et la comparer à une autre clause d’un contrat, ce qui lui permet de travailler un peu comme le ferait un avocat humain.

Ensuite, il y a tout ce qui concerne la numérisation des données. Tout est devenu beaucoup plus facile, moins cher, plus agile. Nous avons maintenant la technologie pour faire ces choses. Il y a 20 ans, le coût du développement et du fonctionnement d’un système NLP capable de lire 10 000 documents aurait été absolument astronomique. C’est le genre de chose que seule la NASA, ou la CIA, aurait pu se permettre.

Maintenant, tout le monde peut le faire. Vous ou moi, nous pouvons aller sur GitHub, télécharger un logiciel gratuit de traitement du langage naturel, ouvrir un compte chez un fournisseur, appeler quelques cabinets d’avocats et leur demander s’ils veulent analyser leurs documents. Et évidemment (avec un peu de formation, ce n’est pas si simple, mais quand même) les coûts réels de mise en place sont presque négligeables. Un étudiant pourrait techniquement, en théorie, créer une entreprise de technologie juridique assez efficace, ce qui est incroyable. Donc ça, c’est le premier facteur.

Le deuxième facteur est la demande. Le monde juridique a, jusqu’à très récemment, généralement échappé aux règles et a en quelque sorte, défié la gravité. La plupart des secteurs de l’économie doivent accroître leur efficacité au fil du temps. Si vous prenez le secteur du commerce de détail, ou celui du tourisme, par exemple, regardez comment ils ont changé. L’industrie alimentaire, les restaurants… Le mot d’ordre, c’est : efficacité, efficacité, efficacité. Ce n’est vraiment que dans le haut de gamme absolu, dans le monde du luxe où vous achetez, par exemple, une robe à 100 000 dollars, que l’efficacité n’est pas toujours souhaitée. Et il y a certaines parties du monde juridique qui sont encore comme ça.

Mais la vérité est que les grandes entreprises, comme EDF ou Renault par exemple, ont littéralement des millions, peut-être même des centaines de millions de contrats. Leur conformité au jour le jour nécessite probablement une équipe d’une centaine de juristes travaillant toute la journée, tous les jours, juste pour rester au courant des affaires quotidiennes. Là, nous parlons de la gestion des contrats, de la conformité, des questions réglementaires, des clients, etc. Toutes ces choses ne sont que des processus manuels qui peuvent être réalisés plus efficacement. Mais généralement, les dirigeants de ces entreprises, les actionnaires et les équipes de managers commencent juste à le penser – et c’est incroyable car nous sommes en 2021.

Quand j’étais petit, 2021 était le titre d’une œuvre de science-fiction. Quand on pense que les ordinateurs ont commencé à être utilisés par les entreprises dans les années 80… Et certainement dans les années 90, presque toutes les grandes entreprises numérisaient déjà certains pôles de leur activité.

Je pense que l’un des plus gros problèmes, c’est que ce sujet de la legaltech et du droit est très inégalement développé. Vous pouvez entrer dans un cabinet d’avocats à Londres et cette réalité peut vous choquer. Car vous vous dites, ces gens sont tellement modernes, tout est digitalisé. Leurs clients comprennent ce qu’ils font. Si vous travaillez en finance, vous vous diriez : ces gens-là ont tout compris ! Vous pourriez traverser la rue et vous rendre dans un autre cabinet d’avocats de statut équivalent et tout aussi respecté, qui utilisent encore du papier et des crayons. Et pour leurs clients, ce n’est pas un problème, ils s’en fichent.

Le marché de la legaltech est très étrange. Vous pouvez littéralement traverser la rue, et passer du 21e siècle au 19e siècle. Il y a une phrase célèbre qui dit que le futur est déjà là, mais il n’est pas distribué de manière égale. Et c’est tout à fait le cas ici.

Vous êtes le fondateur et l’éditeur de The Artificial Lawyer, un site d’actualités consacré à l’innovation juridique. Pourquoi avez-vous créé ce média ?

Richard Tromans : Pour être honnête, c’était un accident. Je ne voulais pas le créer.

J’ai commencé un blog, comme beaucoup de personnes, en fait. Je suis consultant en management, et avant j’étais journaliste. J’ai cessé de l’être en 2004. Il y a donc longtemps, j’ai commencé à travailler comme consultant en management vers 2008. Et dans ce domaine, comme pour beaucoup de professionnels, les gens tiennent des blogs.

Ils bloguent sur des choses comme leurs chiots ou les origamis, ou l’arrangement floral ou autre. Alors j’ai pensé, de quoi devrais-je parler dans mon blog ? Je vais faire un blog sur la technologie. C’est un sujet auquel je ne connais absolument rien. Et ce sera amusant et intéressant.

Et comme vous pouvez l’imaginer, l’une des tâches à réaliser dans mon blog est d’essayer de prédire l’avenir. Vous devez le faire parce que les gens disent, eh bien, pourquoi devrions-nous nous lancer dans ce projet legaltech ?

Et donc vous devez faire un plan de deux, trois, cinq, 10, 20 ans dans le futur pour dire, regardez, voilà comment le marché évolue. Regardez toutes ces dynamiques différentes. Regardez ces forces. Regardez ce qui se passe du côté de la réglementation. Regardez ce qui se passe en termes de mondialisation du marché, ce qui se passe avec la Chine, etc.

Et vous devez également penser à l’entreprise. Allons-nous devenir plus riches ? Allons-nous nous appauvrir ? Et si c’est le cas, il n’y a aucun intérêt à le faire.

Une perspective qui sert le business consiste donc à dire, regardez la technologie juridique. Mais aussi de montrer pourquoi elle est importante. A-t-elle changé les choses ? A-t-elle changé les choses pour les avocats et leurs clients ? Pour la société dans son ensemble ? Parce que finalement, le point clé se situe précisément ici. Et sinon, je n’aurais tout simplement pas la motivation d’écrire pour mon blog. Nous vivons dans une société fondée sur des règles. Donc vous avez besoin d’avocats, c’est vrai. Mais il n’y a aucune raison pour que le fait de fournir des services juridiques soit lent, inefficace et inutilement coûteux.

Si une grande entreprise ne fait que gérer ses 10 millions de contrats et que le coût de gestion de ces contrats est si élevé qu’elle commence effectivement à perdre de l’argent et à augmenter ses propres responsabilités et ses propres risques. Eh bien, c’est une situation très bête à vivre, car la technologie peut résoudre ce problème !

La zone grise du droit et de la technologie a toujours été un sujet de conversation dans le monde du droit. Sur The Artificial Lawyer, vous écrivez sur les innovations legaltech comme la révision de documents par l’IA, l’automatisation des documents et les plateformes de contrats, les contrats intelligents. Comment changent-elles la façon dont les avocats et les juristes travaillent ?

Richard Tromans : Eh bien, encore une fois, je pense que cela va de pair avec mon point précédent, à savoir que certains cabinets d’avocats ont pleinement adopté ou essaient d’adopter autant de cette technologie qu’ils le peuvent là où c’est utile pour eux.

C’est assez difficile à dire parce que, comme je l’ai dit, l’adoption des technologies juridiques est complètement hétérogène. C’est comme une peinture de Jackson Pollock, il n’y a aucune régularité.

La seule chose que l’on peut dire avec certitude, c’est que sur le marché britannique, les dix plus grands cabinets d’avocats ont beaucoup investi dans la technologie et continuent à augmenter leurs investissements, ils utilisent ces outils pour analyser leurs contrats ou automatiser leur gestion pour travailler plus vite et augmenter la satisfaction de leurs clients. Et c’est en partie à cause de la pression des clients.

En fait, plus vous êtes petit, moins vous avez d’argent à investir dans la technologie. De même, le client compte. L’argent qu’il vous verse devient de moins en moins important.

Ainsi, les avantages progressifs de l’investissement dans une technologie que vous n’auriez pu acheter qu’à 30 000, 40 000 ou 50 000 euros deviennent de moins en moins utiles parce que vous vous dites : « Disons que vous êtes une entreprise de grande envergure et qu’une technologie vous coûtera 50 000 euros ».

La mission moyenne que vous effectuez pour un client est de 2 000 € ou 3 000 €. Et cette technologie vous fait gagner 10 % de votre temps, que vous pouvez ensuite investir dans la recherche de nouveaux clients, dans un fonctionnement plus efficace et dans la réalisation d’un plus grand nombre de tâches. Vous générez donc plus de revenus.

Les petites entreprises ne pensent pas comme ça. Ils sont comme des magasins de quartier, vous savez, ils restent là avec la porte ouverte. Les clients entrent, ils travaillent. Quand ils finissent le travail, ils leur envoient la facture. Et on passe au suivant. Au fur et à mesure, ils deviennent de plus en plus grands, ils deviennent de véritables entreprises. Ils commencent à dire, « regardez, nous avons un millier d’avocats juniors. Si nous faisons du travail de faible valeur, cette masse d’avocats juniors va générer moins de profits pour nous. Nous devons donc réfléchir à cela. Nous devons réfléchir à la façon dont nous pouvons utiliser la technologie pour soutenir l’entreprise. Et c’est de cela qu’il s’agit fondamentalement. »

Les avocats n’utilisent pas beaucoup la technologie. Mais c’est parce qu’à moins que vous puissiez prouver le business case, pourquoi le feraient-ils ? Les cabinets d’avocats font des marges bénéficiaires gigantesques par rapport à de nombreux autres secteurs. Un commerce de détail, par exemple, pourrait faire une marge bénéficiaire de 1%. Les meilleures entreprises de services juridiques pourraient avoir des marges bénéficiaires de 30%, 40%.

Donc ce sont des entreprises incroyablement prospères. Donc, quand un jeune homme brillant arrive et dit : « vous devriez utiliser la technologie ». Les cabinets d’avocat pensent : « Mais pourquoi devrais-je le faire ? Vous voulez que j’investisse dans une solution juridique qui va être une douleur pour nous à implémenter. En plus, je ne comprends pas vraiment ce que c’est. Les clients ne me demandent pas de le faire. Et en plus de cela, cela pourrait même nous empêcher de gagner de l’argent. »

Certains pensent que les solutions legaltech devraient être utilisées juste parce que le marché juridique doit religieusement faire tout ce qu’elles disent, juste parce que c’est “la bonne chose à faire”.

Pourquoi le marché de la legaltech est-il si fragmenté ?

Richard Tromans : C’est un marché fragmenté et désordonné en termes d’adoption parce que c’est seulement quand la technologie a été prouvée d’augmenter la rentabilité, de réduire les risques, d’optimiser l’efficacité et de rapporter plus d’argent à l’entreprise qu’elle saute le pas.

Donc si vous êtes une entreprise d’un milliard de dollars et que vous risquez de faire faillite, vous avez beaucoup de gens mécontents, donc payer 10 millions de dollars à un cabinet d’avocats pour un conseil qui pourrait ne pas inclure la moindre technologie, c’est une bonne affaire.

Quel bien cela va-t-il nous apporter ? La vérité. Car le récit que tout le monde veut entendre est comme l’une de ces success stories à l’américaine, à la TED Talks, où, vous savez, Bob était avocat. Il était lent et pas très bon. Et puis une merveilleuse petite legaltech est arrivée. Elle a changé sa vie, et maintenant tout le monde est heureux et beaucoup plus riche. Ce n’est tout simplement pas vrai. Ce n’est pas comme ça que ça marche. La vérité est que Bob est en fait un avocat incroyablement prospère. Il gagne très bien sa vie. Ses clients ne se soucient pas autant que nous le pensons des solutions legaltech.

Et ces solutions sont fondamentalement vues comme une douleur parce qu’elles coûtent de l’argent. Et du côté des clients, dans de nombreux cas, ils n’en savent pas plus sur la technologie juridique que les cabinets d’avocats. Donc ils ne savent même pas ce qu’ils veulent.

Cela va prendre des années. C’est un peu comme le réchauffement climatique, et dans ce cas, c’est comme si nous voulions que le réchauffement se produise réellement. Il va être progressif, il va être vraiment très lent. Mais la grande révolution ne va tout simplement pas se faire vite.

C’est ce que beaucoup ont cru lorsque ces outils d’IA juridique sont arrivés parce qu’ils augmentent massivement l’efficacité. La vérité est que les petites entreprises ne veulent pas les utiliser à moins qu’elles ne gagnent de l’argent avec. Et c’est normal… Si j’essayais de vous vendre une technologie qui est pénible à utiliser et qui n’augmente pas vos profits, pourquoi accepteriez-vous ? Personnellement, je ne le ferais pas.

Je ne le ferais pas non plus !

Richard Tromans : La Legaltech a toujours eu une bataille difficile à mener. Et pendant de très nombreuses années, elle s’est essentiellement concentrée sur des domaines où il n’y avait pas besoin d’avoir d’arguments.

Par exemple : ayons un système de gestion qui nous permette de mieux gérer notre travail. Ou encore, ayons une contrathèque digitale pour y mettre tous nos contrats. Si vous avez 10 millions de documents à lire, il n’y a aucun moyen de le faire manuellement. Vous devez utiliser une technologie quelconque et les avantages sont évidents.

Même les plus grands cabinets d’avocats qui disposent d’énormes ressources ont admis, il y a 20 ans, que certaines technologies étaient absolument nécessaires au droit. Si vous étiez dans un tribunal américain, et que vous essayiez de faire un gros litige sans e-discovery, le juge interviendrait probablement et dirait que vous devez utiliser la technologie. Sinon, cette affaire va durer 25 ans.

Il y a donc eu quelques bons domaines de progrès, mais là où ça se complique vraiment, c’est lorsque l’analyse de rentabilité et la technologie se heurtent l’une à l’autre.

Pensez-vous que les logiciels de legaltech devraient être réalisés par des avocats ou des experts juridiques ?
Richard Tromans : C’est une question extrêmement intéressante, car elle est au cœur d’un problème vraiment classique dans le droit. Laissez-moi vous poser une question en retour…

Elon Musk est-il astronaute ? Non ! Pourtant, il possède et a développé la société spatiale la plus prospère en dehors des grands gouvernements. Il n’est pas qualifié par la NASA. Il n’a jamais été dans une station spatiale. D’après ce que je comprends maintenant, si quelqu’un qui n’a pratiquement aucune expérience de l’espace, qui n’est pas astronaute, peut construire et diriger la société de technologie spatiale la plus prospère au monde… Alors pourquoi un avocat devrait-il créer une legaltech ? Ils n’en sont pas obligés.

La raison pour laquelle les avocats finissent par travailler dans les legaltech est une raison curieuse. C’est principalement parce que la plupart des personnes en dehors du monde juridique ne comprennent pas ce qui se passe dans les grands cabinets d’avocats. Et pourquoi le comprendraient-ils ? Les cabinets d’avocats, comme la plupart des entreprises, sont entourés d’un mur secret. Ils n’essaient pas de rendre publique leur façon de travailler. Et c’est également parce que la plupart des gens ne seraient pas intéressés.

Et le fait est que la population qui constitue les entrepreneurs et les investisseurs tech sont des personnes qui se forment au MIT pour obtenir un doctorat en apprentissage automatique ou autre, ils n’ont généralement pas beaucoup de liens avec le monde juridique et ne veulent pas comprendre qu’ils veulent juste travailler pour Google ou pour une application de vente au détail vraiment cool qui va passer de zéro à un milliard en six semaines environ.

Les legaltech, quant à elles, prennent environ dix ans pour passer de zéro à 10 millions, elles se développent vraiment lentement parce que le monde juridique est un désert pour la technologie. Il y a quelques petits endroits formidables certes, mais généralement c’est un désert. Le monde du retail ressemble davantage à une forêt tropicale. Alors, qui va créer ces entreprises de technologie juridique ? Très souvent des avocats.

Si vous vous ennuyez d’être un avocat, ou que vous êtes frustré d’exercer. Alors vous vous dites, je ne veux plus faire ce travail. Donc vous partez.

Et puis vous vous dites, disent, oh, mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire ? Et vous finissez par créer une petite entreprise de technologie, mais les avocats doivent-ils posséder et diriger des entreprises de technologie juridique ?

Absolument pas. Et j’ai vu cela plusieurs fois dans la littérature juridique française. Et je pense que c’est un énorme problème pour le pays et probablement pour d’autres pays. Et il faut vraiment abandonner cette idée parce que c’est dangereux. Et vous pourriez vraiment tuer l’innovation sur le marché, parce que si vous partez du principe que les professionnels dont c’est le secteur doivent posséder, gérer et contrôler la technologie qui va les aider, cela va avancer très, très lentement.

Imaginons qu’en Amérique, le gouvernement dise que vous ne pouvez posséder une entreprise spatiale que si vous êtes un astronaute qualifié. Donc, il n’y aurait pas de Jeff Bezos. Ni d’Elon Musk. Ni de Richard Branson. Donc il n’y aurait pas de sociétés spatiales privées aux Etats-Unis.

Je pense donc qu’il est vraiment important en France et dans d’autres pays de faire passer le message que, oui, c’est fantastique que des avocats veulent abandonner leur travail et créer des legaltech. C’est très bien. Mais l’idée que seuls les avocats devraient le faire est une approche vraiment risquée. Vous devez vraiment vous assurer que les gens ne voient pas le monde de cette façon, parce que si c’est le cas, vous allez bloquer l’innovation juridique.

Très intéressant. Et maintenant, voici ma dernière question pour vous. Quelles sont les dernières nouvelles legaltech que vous avez relevées et pourquoi ?

Richard Tromans : Il se passe tellement de choses ! Le marché des legaltech est en constante évolution. Je pense que ce qui est le plus étonnant, c’est sa rapidité d’apprentissage.

Les avocats apprennent très vite parce qu’ils doivent le faire, et aussi parce qu’en tant que peuple réduit, pas toujours, mais généralement, ils doivent avoir la capacité de voir arriver quelque chose de nouveau, de prédire ce qui va lui arriver, de l’introduire dans le cabinet pour le tester, de l’expérimenter, de développer des départements et un processus pour le traiter et en créer de la valeur.

C’est extraordinairement rapide. Alors, prenez Linklaters, par exemple. Ils ont, quatre ou cinq parties différentes de l’organisation qui traitent la technologie et l’innovation de différentes manières. Il y a des gens qui se concentrent juste sur les tests et l’expérimentation, ils ont leur propre groupe qui construit leur propre technologie et la vendent.

Ils pensent globalement à l’efficacité, à l’innovation technologique et à la manière dont cela alimente le service aux clients. Ensuite, il y a les techniciens au jour le jour qui se contentent de gérer tout ce qui a été apporté.

Et puis vous avez aussi des avocats qui exercent toujours leur métier et dont le travail consiste à penser à l’innovation technologique et à aider aux projets de mise en œuvre.

Mais pensez à cela comme à un cabinet d’avocats de plusieurs milliards de dollars. Ils ont les ressources nécessaires. Et je pense qu’en fait, encore une fois, c’est l’un des défis auxquels la France est confrontée. Elle a des tonnes de ressources. Elle pourrait faire la même chose si elle le voulait. Elle pourrait se permettre de le faire.

Les solutions legaltech ne coûtent pas si cher. Vous savez, pour beaucoup de ces outils Legaltech, la licence peut être de 30 000 €, 40 000 €, 50 000 €, ce qui pour un cabinet d’avocat prospère est une bagatelle. Ce n’est pas le coût du logiciel qui est le problème. C’est le fait de devoir implémenter la technologie en interne.

Donc si vous voulez de l’actualité, je veux dire, il y a des tonnes de choses qui se passent, mais je pense que la vraie actualité est en fait : jusqu’où ira-t-elle, cette technologie ?

Merci beaucoup pour votre temps, Richard. J’espère que vous avez apprécié cette interview autant que moi, et j’encourage tous ceux qui nous écoutent à aller lire the Artificial Lawyer !

Richard Tromans : Merci beaucoup de m’avoir reçu dans l’émission ! Et pour les avocats qui nous regardent, écrivez-moi.

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